Maximus, qui avait été le dévoué serviteur d’Hispana, descendit au pied de la palissade. Là, il invita Daran, sa sœur, le druide et tout Celte disposant d’une autorité à le rejoindre. Il retira son casque, le posa à terre délicatement et souffla. Il plongea son visage dans ses mains pour le cacher, car il n’osait pas leur exposer le masque de la terreur qui avait imprégné ses traits. Puis, après un bref instant de réflexion, il prit la parole. Maximus se tourna vers Daran, qu’il fixait droit dans les yeux, dirigea la pointe de son glaive dans sa direction et dit :

« Que chacun de tes hommes se hâte et se prépare à combattre et mourir si nécessaire. Qu’ils aient en leurs mains serrées armes et boucliers et qu’ils ne quittent point des yeux chaque femme et enfant qu’ils croiseront. La vie de ces êtres faibles dépendra de leur vigilance. »

Puis, il dirigea son regard et la pointe de son glaive vers le chef et ses conseillers et ajouta :

« Silius ne brûlera pas le village cette nuit. Son intention est de vous envoyer des émissaires et une proposition. Mais il va d’abord prendre les garanties nécessaires pour que sa délégation diplomatique revienne vivante. Et il va vous montrer que refuser cette offre serait une pure folie. »

Tous le regardèrent, stupéfaits et interloqués. Irin, trop fébrile pour garder le silence, voulut en savoir davantage et pria son époux de tenir des propos plus clairs. Maximus ne put dire la vérité à celle qu’il aimait. Il se contenta de lui demander garder à l’esprit que la bête qui se tenait face à eux ne connaissait plus que la terreur et l’horreur.

Alors que dans la ville les centuries se préparait au corps à corps avec un ennemis toujours invisible, Daran et les siens rassemblaient sans ménagement femmes et enfants dans des abris de fortune ou des demeures plus solides. Le chef et ses conseillers étaient restés auprès des deux époux. Irin n’y tenait plus, ses questions ressemblaient à des hurlements de bête aux abois : « Que va-t-il se passer ? Que veut Silius ? Que va-t-il nous faire encore ? »

Maximus répondit en détachant lentement chaque syllabe de sa phrase, comme s’il en éprouvait la vive griffure : « Le chat va frapper son deuxième coup de patte… »

Alors le druide comprit que l’horreur qui se préparait ne pouvait être décrite. Usant de sa sagesse philosophe plus encore que de sa science médicale, il essaya de calmer Irin en lui prenant le bras droit doucement et questionna à son tour Maximus.

« Silius est donc le chat ? Et nous sommes la souris ? Mais ce chat a-t-il vraiment les griffes du dragon ? L’entaille de ce coup de patte sera-t-elle si effroyable que femmes et enfants y perdront la vie ? »

Maximus regarda le druide, avant de se saisir de son casque posé au sol et d’y enfoncer sa tête. Sa réponse fut aussi imagée que la question :

« Les plaies de ce coup de patte seront infimes, en comparaison de la purulente blessure morale qui suintera au moment où nous la panserons. »

Ses armes et son casque luisaient sous le ciel étoilé. Maximus restait droit et ferme sur cette terre balayée par les vents. À la surprise de son interlocuteur, il ajouta encore : « Toi, Druide, qui que tu sois, aussi grand philosophe que médecin, aide-nous dans cette épreuve. »

À ces mots la voûte céleste s’effondra sur le village. Le feu du Dragon, propulsé par de puissantes catapultes, s’abattit aux quatre coins de l’enceinte. Des milliers d’étoiles semblaient se décrocher des cieux et fondre sur cette colline. Au loin, les rivières de feu n’étaient plus que des volcans rejetant de la lave incandescente. Dans ces ténèbres, cette plaine qui fut jadis un jardin d’Eden s’éventrait et crachait ses entrailles sur les pauvres villageois. Courbés sur ces engins diaboliques, les démons s’activaient sans relâche. La lumière et la chaleur intense dégagées par tant d’activités cuivraient leur visage et leur torse. La sueur ruisselait sur le sol jusqu’aux pieds des gradés qui, éloignés de quelques pas, ordonnaient les manœuvres. La cadence des tirs ne cessait d’augmenter au commandement des ordres qui tonnaient à l’unisson.

Les injonctions traditionnelles « Tendez ; tendez ; chargez ; enflammez ; tirez : feu ! » se transformaient en « Tirez : feu ! Tirez : feu ! Tirez : feu ! »

À l’écart de ces forges de Vulcain, la légion d’Hispana adoptait une position martiale habituelle. En aval, étirés sur les trois quarts de la plaine, sans avoir franchi la rivière, les auxiliaires engagés et les mercenaires s’apprêtaient à une attaque frontale. De l’autre côté, illuminée par ce pilonnage de feu, la forêt dévoilait une cavalerie tapie dans sa touffeur. Sur les hauteurs, loin de ce funeste tableau, le légat contemplait son œuvre. Sous son masque mortifère, le dragon attendait patiemment l’heure où il s’abattrait sur sa proie.

Au village dévasté, hurlements, cris, sons de gong, de cloches et de cor d’infanterie se mêlaient aux sifflements des projectiles s’abattant sur leurs cibles. La terre tremblait sous l’impact du choc. Des incendies proliféraient jusque dans les recoins les plus isolés du village. Subitement et simultanément une pluie de flèches déferla sur les flancs sud et nord-ouest des remparts. Rapidement, des dizaines de grappins s’accrochèrent au haut de la palissade de ces côtés. Complètement recouverts de cottes de maille, des auxiliaires placés sous le commandement de Kayden, s’introduisirent et se faufilèrent très rapidement à travers le village. Après quelques minutes seulement, de sérieuses brèches avaient été incisées au nord comme au sud la palissade. À présent les sifflets retentissaient, signe que les centuries avaient engagé le combat contre les hommes de pointes et de métal. Dans ce chaos, le village ressemblait davantage encore à une fourmilière piétinée que les démons, goguenards, arrosaient de leurs jets enflammés. Maximus savait que Kayden serait auprès de ses auxiliaires, parmi cette horde d’hommes de fer. Il courut à leur rencontre glaive en main, hurlant à pleins poumons :

« Kayden, Kayden, je suis là ! Viens donc, Kayden, je suis là ! »

Irin et le druide le suivaient en courant eux aussi, bousculant et heurtant tous ceux qui se trouvaient sur leur passage. Dans leur course effrénée, ils apercevaient ici et là les hommes de fer qui disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus. Ils se déplaçaient comme des fantômes avides qui ne laissaient pour toute trace derrière eux que des cadavres ou des corps mutilés. Arrivés au centre du village, Maximus, Irin et le druide stoppèrent leur course. À quelques mètres d’eux, des légionnaires en formation de tortue protégeaient des enfants sous leur carapace de boucliers. Mais émergeant subitement du réseau labyrinthique des venelles, les ennemis en cottes de mailles surgirent de toutes parts et encerclèrent les résistants. Le druide, aussi souple qu’un félin et plus rapide que l’éclair, décapita l’un des assaillants. Une gerbe de sang jaillit et la tête fit un grand bond avant de rouler au sol. Le coup fut si brutal que le visage de la victime affichait encore une expression de surprise. Maximus agrippa fermement Irin d’une main, et de son autre main il présenta à ces adversaires son glaive : il s’agissait clairement d’une invitation à entrer dans la danse. Le druide empoigna son arme à deux mains et porta le manche de celle-ci à la hauteur de son plexus. Les adversaires firent volte-face et prirent la fuite aussi rapidement qu’ils étaient venus. Au dehors, la gueule du monstre catapulte avait cessé de cracher ses flammes. Les fantômes avaient quitté les lieux, emportant avec eux de nombreuses prises. Maximus et le druide, toujours les armes à la main, se regardèrent. Le Romain semblait s’étonner de l’habileté de son frère d’armes, encore impressionné par la rapidité avec laquelle il avait manié son glaive, tandis que le druide était visiblement déconcerté par cette désertion inattendue des ennemis, alors qu’ils étaient en supériorité numérique. Ils n’eurent toutefois pas le temps de formuler leurs questions de vive voix, car Irin, s’étant libérée de l’étreinte de son mari, gisait au sol, accroupie dans une mare de sang. Dès qu’il la vit, Maximus, anéanti, laissa échapper son glaive des mains, et se laissa tomber lourdement sur cette terre qu’il maudissait : ses jambes ne le portaient plus. Il ne pouvait pas en supporter davantage. Ses yeux injectés de sang exprimaient une démence nouvelle, abreuvée du sang de l’ennemi encore humide sur son propre visage. Doucement, il plia ses genoux et prit le corps de la belle pour la relever tendrement. C’est alors seulement qu’il s’aperçut avec soulagement que le sang ne provenait pas d’elle. Elle tenait dans ses bras fermement serrés contre sa poitrine le corps inerte d’une femme égorgée. Maximus poussa un long soupir de soulagement. Irin de son côté demeurait prostrée, en larmes, recroquevillée sur le cadavre. Aucune force ne pourrait lui faire lâcher prise. Au bout de quelques instants, quand elle revint à la raison, elle appela, cria « Chearan, Chearan ! Elle obtint pour seule réponse les lamentations qu’Éole portait dans son souffle, comme une offrande remplie de pitié à la douleur humaine. Pas un centimètre carré n’avait échappé à ce Dragon dont la violence s’exprimait par le bras de Kayden. La lueur des incendies laissait apparaître un terrain où chaque rue, chaque ruelle, jusqu'à la plus petite venelle, était colorée de sang. Le sol était jonché de pierres grosses comme un poing serré, vestiges d’une pluie diluvienne initiée par les catapultes. Les stigmates et les plaies de ces ogives allaient rappeler à tous pour longtemps qui était le Dragon. Plus de la moitié des habitants se trouvaient estropiés d’une épaule ou d’une jambe, et certains étaient même trépanés à cause de ces projectiles. À ceux qui s’en étaient sortis indemnes physiquement, Silius avait inoculé la folie furieuse. Au sud de la palissade, Maximus et Daran vinrent constater l’envergure des dégâts. Ils découvrirent un monceau épars de cadavres, des jeunes guerriers celtes qui étaient morts au cours de l’attaque. Certains avaient le corps criblé de flèches, d’autres étaient privés de leur tête, qui avait dû rejoindre la forêt en contrebas. Dans ce chaos, la fureur retentissait par la voix presque inhumaine des rescapés enragés. Des mères hors d’elles-mêmes finissaient d’achever à coups de pierres les corps agonisants des soldats de fer ennemis. Elles les frappaient sans relâche dans des rugissements de douleur jusqu'à s’effondrer à leur côté, en larmes. Retournant à la palissade ouest, Maximus put voir ses légionnaires organiser les secours. Ils réquisitionnèrent chaque demeure épargnée par les flammes afin d’y établir un centre de soin. Toute personne valide était enrôlée pour contribuer à la prise en charge des blessés. Avec peu de moyens, les centurions déployèrent tout ce qu’il leur restait d’énergie pour porter assistance à ceux qui pouvaient encore être sauvés. Tandis que quelques soldats romains remplirent la sale besogne de libérer de leur souffrance les blessés à l’agonie. Avant qu’il n’eut pu atteindre la palissade, Maximus entendit les cris de femmes provenant du chemin de ronde. Il stoppa net sa progression et serra les poings. Il se doutait bien du spectacle qu’offrait Silius aux habitants. Pensant à Irin et les siens, il courut les rejoindre. Il faudrait trouver les mots justes pour calmer tout ce monde face à une telle horreur. Le maître avait œuvré, son art avait fait éclater toute la noirceur de son âme. Le ciel lui-même avait changé d’aspect, il était clairsemé d’étoiles étincelantes issues des centaines de feux qu’avaient allumés les auxiliaires. Face aux décombres fumants du village, des dizaines de croix s’élevaient. Des femmes et des enfants, le butin des soldats de fer, étaient crucifiés au sol à l’aide de cordages, et redressés pour être exposés aux yeux de tous. Sur le chemin de ronde de la palissade, les cris de haine et de vengeance des hommes rivalisaient avec ceux des mères reconnaissant leurs enfants sur les croix. Révoltés par cette épouvantable vision, des cavaliers celtes se massèrent près des portes du village. Un détachement de légionnaires se mit immédiatement en place, leur barrant le passage. Derrière leurs immenses boucliers et leurs pilums, ils tenaient à distance respectable des portes cette cavalerie prête à dévaler la pente qui les séparait des suppliciés. Sur l’une des dernières croix relevées par les démons, Irin vit le petit Chearan. La jeune femme hurla et tenta de rejoindre les cavaliers. Maximus chercha à s’interposer, mais le manche de l’épée de la guerrière heurta violemment le menton du Romain. Maximus fut presque assommé par le coup. Le second fut porté avec le plat de lame sur son casque. Le Romain était maintenant à genoux aux pieds de son épouse. Elle posa lentement le tranchant de la lame sur sa nuque et elle lui hurla :

« Retire tes légionnaires qui barrent nos portes ou c’est ta tête que je vais retirer de ton corps ! »

Maximus, sonné comme un boxeur, à genoux aux pieds de son épouse, redressa sa tête, ôta son casque, et présenta sa gorge. Quelques secondes s’écoulèrent. Irin leva l’épée à hauteur de sa tête, prête à la décapitation. Elle lui ordonna à nouveau de retirer ses hommes. Maximus, lentement, d’une voix douce, lui répondit :

« Au moindre battement des portes, au moindre mouvement de cavalerie, les croix sur la plaine s’embraseront. Comprends-tu ? Au moindre mouvement de nos troupes, des dizaines de mercenaires enflammeront ces crucifiés. Quand ta horde de cavaliers, tout courageux et vaillants qu’ils puissent être, aura atteint le milieu de la plaine, alors Kayden et sa cavalerie les encercleront comme les loups encerclent leur proie. » Maximus se releva et continua sa funeste description.

« Quand la cavalerie de Kayden, aidée de ses mercenaires, aura tranché, décapité, dépecé les trois quarts de ta cavalerie, de nos troupes, de quiconque se trouvera sur cette plaine, alors seulement, seulement à cet instant, Silius enverra sa cavalerie terminer le carnage. » Maximus se tourna vers tous les combattants avant d’achever son récit.

« Et quand Silius entendra le son des cors de ses cavaliers lui chanter la fin définitive des hostilités, le Dragon mettra son casque au masque d’acier et les catapultes embraseront durant plusieurs jours ce qui reste de ce village. Enfin, quand les pluies auront calmé l’ardeur d’un tel brasier, quand cette terre ne sera plus que cendre et vapeur, Hispana, la neuvième légion, pénétrera dans ce cimetière sans qu’aucun légionnaire n’ait eu besoin de dégainer son glaive. » 

furie 2

crucifié feu