« La nuit allait bientôt être là. Les lumières du soir n’offraient que peu de visibilité. Chaudement vêtu, sans scutum ni pilum, armée uniquement de glaives, Hispana s’apprêtait à franchir le grand fleuve, et par la même le limes. Seul deux cohortes resteraient au camp. En franchissement le limes, on procédait ni plus ni moins à une invasion. Silius avait planifié cette incursion comme une conquête. Pendant plusieurs jours auparavant, des légionnaires aguerris avaient longé le fleuve afin de trouver un endroit permettant la traversée. Une fois le lieu identifié, en aval de l’emplacement où serait par la suite construit le pont, ils avaient balisé ce chemin pour nos hommes du génie[b1] . Ceux-ci allaient traverser le fleuve par petits groupes et construire de sommaires catapultes pour un faible usage. Dans le même temps, des auxiliaires, empruntant le même chemin, avaient pour mission de quadriller la zone de leur présence et tuer toute personne s’approchant de trop près de la construction du pont. Vous comprenez à présent ce qu’est la légion romaine ! Comprenez-vous alors quelle force en armes vous assiège aujourd’hui ? Pont, catapultes, balises des deux côtés du fleuve : tout fut installé en quelques semaines dans le froid et la clandestinité totale ! Même les commerçants et les curieux qui avaient l’habitude de fréquenter le camp furent évacués. Les quelques familles des officiers furent cantonnées dans le camp. C’était comme si elles étaient retenues en captivité, tellement leur champ de liberté avait été restreint. Quand tout fut prêt, nous marchâmes en silence et en cadence de guerre sur ce pont. La construction de ce pont fut rendu possible grâce aux îlots qui parsèment cette partie du fleuve. Pendant des jours et des nuits, nos hommes avaient travaillé dans le froid et des eaux glacées. À présent qu’ils foulaient leur ouvrage, ils ne pouvaient donner libre cours à leur joie d’avoir vaincu les éléments. J’avais honte. Honte de les frustrer de la sorte ! Honte de leur infliger ce châtiment. Mais le Dragon nous guidait tout droit, vers une tout autre grandeur. Ce destin immense, que nous ne soupçonnions pas, lui seul pouvait nous y conduire, par la flamme de son audace. » Les yeux de Maximus étincelaient. Son visage s’animait.

« Sur la rive opposée, les espions avaient fait leur travail. Le balisage qui devait nous conduire aux cibles était précis. Le sale boulot des auxiliaires chargés de protéger le pont était tout aussi bien accompli. Vous aussi, vous avez eu l’occasion de vous rendre compte de l’efficacité de leur travail la nuit dernière. Au sortir du pont, nous nous sommes engagés dans une épaisse forêt. Je savais que dans cette forêt qui nous séparait de notre but, des cadavres égorgés avaient été enterrés. Nous progressions rapidement, car la cadence était élevée.


 [b1]L’expression « hommes du génie » convient-elle pour évoquer la période antique ?

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