La quinquérème avançait dans ces eaux plus vite que le plus rapide des poissons peuplant l'océan sans fin. Autour de nous, toute la flotte était maintenant en position de combat, et déjà nos premiers vaisseaux au front allaient au contact de l'ennemi. De leur puissant rostre, chacune de nos galères enfonçait la coque des vaisseaux pirates jusqu'aux cales.

De là, certains de nos navires déclenchaient une opération d'abordage. Les corbeaux s'abattaient sur les ponts des navires battant le pavillon à tête de mort, ce qui permettait aux légionnaires de combattre en ordre et d'user de nos techniques de combat terrestre. D'autres galères romaines en revanche, après avoir percé le flan du bateau pirate, inversaient la manœuvre afin d'ouvrir en se retirant une voie d'eau capable de couler sur place l'ennemi.

 

 

Sur notre navire, Silius, en selle sur son pur-sang noir, galopa à l'avant du navire, attrapant au passage l'enseigne de la neuvième légion que tenait pourtant fermement un légionnaire, soucieux de le protéger comme une mère protège son enfant. Arrivé à la proue du vaisseau, Silius cabra le cheval et brandit bien haut par trois fois l'enseigne sacrée, comme frappant le ciel de ce pilum géant. Plus au large, nos navires logistiques armés chacun de trois catapultes exécutèrent les ordres. Le geste de brandir à trois reprises notre enseigne sacrée était un signal de commandement clair : Silius avait ordonné aux catapultes de déchaîner les enfers.

 

Les machines de guerres alors lancèrent toutes ensemble d'énormes boules de feu, autant de projectiles en flammes et remplis d'huile qui devaient s'abattre sur la flottille pirate aussi bien que sur la zone de combat. Dans le ciel, on aurait pu croire à des dizaines, puis des centaines d'étoiles filantes dessinant une arche incandescente au-dessus de toutes les têtes avant de laisser leurs traînes de feu tomber sur les naviresCes étoiles infernales semblaient se décrocher de la voûte céleste pour venir s'abattre sur la mer qu'elles transformaient en gigantesque brasier. Le feu confondait ciel et mer dans le rouge des flammes et le noir de la suie, et ce spectacle atroce et magnifique a brûlé la rétine de mes yeux à jamais.

 

Maximus, encore tremblant, cherchait à reprendre ses esprits avant de poursuivre. Il interrogea de nouveau le druide :

« Druide, as-tu déjà entendu parler de cette secte qui honorerait un seul dieu ? Connais-tu ces hommes, ces chrétiens qui, bien que peu nombreux, arrivent à se réunir, souvent en se cachant ? Ils prétendent que nous serions les fils d'un seul dieu, un dieu d'amour. Ils disent que si le mal existe maintenant sur cette terre, c'est à cause d'un genre de demi-dieu qui obligerait l'être humain à se comporter de la sorte, par le moyen de ce que ces chrétiens appellent la tentation. Ce demi-dieu ou je ne sais quoi, les chrétiens le nomment Diable. Il vivrait soi-disant dans un endroit que l'on nomme les enfers, un endroit où nous devrions tous brûler pour l'éternité. Enfin, ceux qui ne sont pas chrétiens, ceux qui tuent, volent, et je ne sais quoi d'autre, ils les appellent pécheurs je crois.

Mais les péchés, ce ne sont que des actions que chacun commet un jour ou l'autre. Et puis ce demi-dieu, le Diable, doit tous nous brûler, et dans un feu éternel, un feu qui est sans fin et qui brûle tout. Si une telle personne existe, si ce Diable est vivant, alors ce ne peut être que Silius, le Dragon.

Oui, j'ai vu ces enfers, j'ai vu cet endroit où tout brûle et ce n'est ni dans les cieux, ni dans le ventre de notre terre. Ces enfers et ces flammes sans fin sont le champ de bataille de Silius. Ces enfers et ces flammes sont le passage du Dragon. »

Le druide, qui s'était tu depuis le début du récit de la bataille, prit la parole à son tour. Il n'était pas troublé par ce qu'il venait d'entendre, et au contraire le ton de sa voix laissait transparaître un certain agacement :

« Maximus, toutes ces histoires ne sont que des légendes, je suis certain que tu n'es pas aussi sot pour croire en tout cela ! Je ne doute pas que tu sais qu'il n y a pas de dieux. Qu'ils soient romains, celtes, ou même, comment dis-tu... ah, oui, chrétien, tout ceci est une invention destinée à accroître les richesses ou le pouvoir politique de quelques-uns. Quand ta fin arrivera, seul ton esprit continuera son chemin pour l'éternité, et parfois il se manifestera par des signes que seuls les druides transcriront. Après la mort, il n'y a pas d'endroit où l'homme est condamné à brûler à tout jamais, pas plus qu'il n'y a d'endroit où il est possible de boire et de jouir de jeunes femmes vierges pour l'éternité. La mort n'existe pas, c'est juste un passage pour continuer un flux sans fin, une transformation. C'est cela, la vie. Mais tout ceci est un autre sujet : reviens à ton récit dis-moi plutôt ce qui s'est passé sur cette mer et ce soi-disant enfer !

- Tu as raison Druide... Mais, j'y pense soudainement : pourquoi t'intéresses-tu tant à cette histoire ? Pourquoi veux-tu tout connaître ?

- Maximus, je suis druide. Je vais de village en village porter ma science et ma médecine au plus souffrant. Quand je suis arrivé dans ce village, une personne m'a confié que tu étais tourmenté. Je suis venu à toi, tu étais là, fatigué, tu m'as laissé entendre que cela faisait plusieurs nuits que le sommeil tardait à venir. Tu n'as accepté aucune de mes potions ! Comme si j'étais un empoisonneur ! Alors au bout d'un certain temps tu as accepté de t'allonger, tu t'es détendu et dans un demi-sommeil tu as commencé à te confier à moi. Souviens-toi, c'est bien toi qui m'a demandé attentivement de suivre ton récit. Et puis, si une personne doit me rôtir demain, j'aimerais connaître un peu mieux mon bourreau, surtout si je dois le combattre !

- Combattre ton bourreau ?! Écoute un peu, et tu sauras qu'il est inutile de vouloir le combattre. » Maximus continua alors son récit d'une voix grave, comme venue du lointain.

Sur le pont du navire, aussi bien à bâbord qu'à tribord, les hommes avaient formé une véritable forteresse avec leurs boucliers. Notre vitesse était inimaginable. Les cris du navis magister aux rameurs étaient sans interruption « plus vite, plus vite ! » Les catapultes ne cessaient de tirer. Leurs tirs sur la zone de combat et sur la flottille pirate étaient pareils à une pluie de grêlons. Du haut de son cheval, à l'avant du bateau, Silius enfila son casque. Son visage disparut derrière ce masque et ce casque de dragon ! Le cheval ne cessait de se cabrer, Kayden toujours attaché à l'animal tentait de le calmer, en lui parlant.

Des auxiliaires, munis d'énormes boucliers, s'étaient postés en cercle tout autour de cet attelage, ils tentaient de le protéger. Sous ce masque et dans cette armure Silius n'était plus Silius. Silius était le Dragon. Et le Dragon est précisément ce que n'est pas l'homme Et L'homme est forme et esprit, il est un corps de chair habité par des sentiments, des pensées, une conscience. Mais le Dragon n'est plus forme et esprit. Il n'est plus de chair et de sentiments. Il n'est plus que métal et devoir. Le dragon n'éprouve ni désir, ni sentiment. Toute crainte, toute peur lui sont étrangères. Le Dragon se moque du bien ou du mal. Seule la loi de cause à effet compte pour lui. Vraiment, le Dragon n'a plus rien de ce qui nous rend humain. Même son cheval a plus d'humanité que lui ! Il n'est ni humain, ni végétal, ni animal. Et c'est parce qu'il échappe à toute définition, qu'il n'appartient à aucun règne du vivant, qu'il n'est limité ni par la chair ni par l'esprit qu'il devient pleinement le Dragon. Alors, comment vas-tu combattre un bourreau inexistant ? Comment pouvons-nous tuer ce qui n'est pas ? Nous autres les hommes, nous perdons notre dignité d'exister à cause de l'indifférence que nous montrons les uns à l'égard des autres, à cause de notre ignorance volontaire de la souffrance de notre semblable. Par notre manque d'empathie, certains seront disqualifiés, ils deviendront invisibles aux yeux de tous. C'est ton humanité qui t'a porté vers moi afin de m'offrir un peu de réconfort, et stopper mes tourments. Ce n'est pas que par intérêt que je suis devenu Erween, il y a de l'amour, un sentiment fort pour ce peuple auquel je me suis attaché, auquel je me suis intégré. Silius a fait le chemin inverse : il était instruit, il connaissait l'amour, il comprenait mieux que quiconque l'être humain. Il était un légat, fort beau, intelligent, un avenir pour nous tous. Le Dragon l'a tué ! Il a pris sa place, comme dans ta magie !