Couvert d’argent, brillant de mille éclats de lumière, Silius indiqua au barreur de contourner dans une première manœuvre nos vaisseaux puis de remonter sur le flanc droit de la flottille pirate.

Il descendit dans les cales à mi-hauteur du navire. Croisant et bousculant par la même Kayden qui, lui, remontait son cheval du fond de cale.

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Maximus s’interrompit brusquement et demanda au druide qui l’écoutait toujours :

« Mais au fait, tu te demandes peut-être, Druide, qui est Kayden ? Alors voilà : ouvre bien grand tes yeux, Druide, regarde-moi et surtout écoute-moi bien. Porte une attention toute particulière à ce que je vais te révéler à présent.

- Vois de toi-même Maximus, mes yeux sont grand ouverts et mes oreilles n’ont d’écoute que pour ton haletant récit. » Le druide était avide d’en apprendre davantage. Maximus enchaîna aussitôt :

« Kayden, Druide ! Kayden est le brouillard, Kayden est le vent qui précède le monstre ! Kayden est l’haleine du Dragon que tu humes à des lieues à la ronde ! Il est le souffle de la bête qui brûle ta nuque et te glace le sang. Kayden est comme Silius : il n’est plus humain. Mais surtout, Kayden est Maximus maintenant, car il a remplacé Maximus le jour où je devins Erween.

Kayden était un auxiliaire, un cavalier auxiliaire, et surtout un homme et un combattant sans égal. Imagine un gaillard de près de deux mètres aux épaules larges et puissantes, à la silhouette élancée et musculeuse. Les traits de son visage dur semblent avoir été taillés dans le roc, jusqu’aux fines entailles de ses yeux très allongés, presque bridés, rehaussés de pommettes saillantes. Kayden, par son physique impressionnant, a toujours inspiré la crainte et le respect. Mais un jour, il défia l’autorité de Silius en jouant aux dés avec un cavalier romain. Il en perdit sa monture d’ailleurs.

Car en ce temps-là, Silius avait interdit les jeux, parce qu’il voyait bien que les jeux appelaient à la boisson, ce qui causait bien des troubles et des disputes parmi les soldats, voire des affrontements meurtriers.

Quand Silius apprit que son interdiction de jouer avait été transgressée il décida d’un châtiment exemplaire pour les deux joueurs. Il fit mettre en croix le premier, un cavalier romain, pour servir d’ornement à un des vaisseaux amiraux. Toutefois, il ne le fit point mettre à mort, la vie d’un Romain de l’ordre des cavaliers ne doit pas être sacrifiée trop facilement. Non, il lui laissa une chance de s’en sortir vivant, pour peu que la traversée se fasse sans encombre ni obstacle.

Quant à Kayden, il commença par lui prendre sa monture, puis il en fit son esclave, un esclave chargé de surveiller, de soigner, de chérir ce cheval qu’il avait osé jouer et perdre un soir de beuverie. Kayden était un guerrier, un ancien chef de tribu, un roi ou je ne sais quoi venu des steppes de l’extrême Est de l’Empire. En faire un esclave était la pire des tortures. Lorsqu’il entendit prononcer cette sanction, il se mit face à Silius et lui offrit lui-même sa nuque.

- Plutôt mourir ! Voilà quels furent ses mots je suppose, compléta le druide, totalement captivé par le récit de Maximus.

- Mais Silius ne céda pas et le conserva comme esclave. Referme tes yeux Druide, et retourne sur cette galère. Imagine, si tu le peux, et comprends !

Comprends ! Comprends comment Kayden, qui était depuis lors réduit à cet esclavage humiliant, savait que ce jour-là, que cette bataille navale-là, était la chance, était le jour, où il expierait enfin sa faute, ou bien alors il mourrait. »

Silius était à mi-hauteur dans les cales avec les rameurs, il frappait de son glaive les charpentes afin de donner lui-même la cadence aux rameurs. Une cadence d’abordage, rapide et meurtrière.

Quand il eut en mains fermes les rênes du cheval, qu’il remonta sur le pont, avec cette monture couleur ébène, il vit que Kayden s’était encordé par la main gauche au collet de la bête, de sorte qu’il demeurait lié au cheval du légat.

Silius comprit immédiatement que Kayden préférait mourir plutôt qu’être esclave. Il comprit aussi qu’il se battrait jusqu'à la mort et qu’ainsi il protégerait le cheval et lui-même.